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EHPAD, un accueil possible ?

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Équipe de la NL
Janvier 2026

L’équipe de la NL propose une petite conversation d’action lacanienne dont le concept a été forgé par Jacques-Alain Miller (retranscription par Marie Leblanc).

Hervé Castanet — Le discours médical et le discours psychiatrique sont très en deçà de l’enjeu que posent les EHPAD. Que le discours médical, avec aujourd’hui son efficience technique certaine, ne sache pas prendre en charge le sujet, cela fait partie de sa définition, il s’occupe du corps biologique. Par contre, dans les EHPAD, nous constatons l’effet de l’état plus que problématique de la médecine psychiatrique. Dans ces lieux, la dimension psychiatrique, la dimension de la parole passent aux oubliettes. Les cliniciens sont souvent dans l’incapacité d’y faire un travail sérieux car le dispositif ne permet pas que la subjectivité advienne.
Cela peut être l’objet d’un militantisme, d’une dénonciation politique pour que les EHPAD soient autre chose que ce qu’ils sont. On s’aperçoit par exemple que les EHPAD organisés dans des petites communes où il y a des liens entre les uns et les autres ont de biens meilleurs résultats que les EHPAD tenus par les grands groupes du capital. Le lien social tissé de symbolique a toute son importance au long cours d’une existence.

Claudine Valette-Damase — Si nous prenons la question des EHPAD sur le plan politique, je suis tout à fait d’accord avec ce que vous dites. Mais lorsque les professionnels qui y travaillent peuvent se dégager un peu du carcan de ces lieux sous dotés sans aucun souci politique sinon celui de la rentabilité, et, de surcroît, supporter quelque chose de cette existence qui se termine, alors des rencontres sont possibles. C’est le cas de cette dame qui vivait les meilleures années de sa vie à l’EHPAD car elle était disait-elle « enfin débarrassée de son mari ». Et cela n’était pas une plaisanterie du tout.
Je milite pour qu’il y ait une clinique digne de ce nom qui puisse au un par un accueillir la parole d’un sujet qui n’a pas souhaité être là. À partir de ce dire, un travail pour l’accueil de cette différence fondamentale entre les sujets s’ouvre.
Je souhaitais apporter cela pour ne pas faire de généralité. Travailler en EHPAD, ce n’est pas choisir la voie de la facilité. L’appui de cette phrase de Lacan, « La psychose, c’est ce devant quoi un analyste ne doit reculer en aucun cas[1] », est primordial : il s’agit toujours de ne pas reculer.
La psychanalyse orientée par l’enseignement de Lacan autorise qu’une clinique s’invente dans des endroits à la marge ou des endroits fermés.
Le désir autorise beaucoup de choses et, grâce à l’orientation lacanienne, nous avons les étayages pour se défaire un tant soit peu de la question des politiques sanitaires et sociales. Ainsi la parole s’invite-t-elle par la voie de conversations avec les vieilles personnes et de réunions cliniques avec les professionnels permettant que quelque chose, à partir de la clinique du parlêtre, puisse s’entendre.

HC — Je vous remercie beaucoup parce qu’évidemment ce que vous dites est déterminant. Avec la psychanalyse, il s’agit de faire du sur mesure avec lequel des résultats s’obtiennent. Je disais cela tout à l’heure en tant que c’est une position explicitement politique. Il est vrai que notre clinique serait encore plus vivifiée en arrivant à des dispositifs pour les vieux qui soient plutôt sous le signe des utopies que des systèmes de rentabilité.
L’indignité que les citoyens peuvent éprouver face à la façon dont la vieillesse est traitée, dont la psychose est traitée, je trouve que là, elle se trouve actualisée.
S’il y avait des lieux adéquats où cela puisse fonctionner, cela serait formidable. J’appartiens à cette génération qui n’a pas oublié le nombre de morts pendant la guerre dans les hôpitaux psychiatriques et je n’ai pas oublié là où ils ne sont pas morts. C’est à dire dans des hôpitaux où des psychiatres basés sur la psychothérapie institutionnelle notamment, ont dit aux patients : « Qu’est-ce que tu sais faire ? » –  « J’étais paysan » – « Ah bon, ben voilà, plante ce que tu veux ». Ils ne sont pas morts parce qu’ils ont planté des poireaux ! Ce système-là m’a toujours beaucoup plu, alors que le système bureaucratique rigide où les malades ne doivent rien faire, si ce n’est être malades, eh bien ils sont morts de faim. Ce n’est pas directement notre propos, néanmoins cela donne une idée de comment notre clinique, surtout avec les personnes âgées, nécessite qu’il y ait des lieux la rendant possible.

CVD — Disons que le choix que nous avons fait au sein de l’association est de ne pas être naïf sur ce qui se passe mais de montrer comment on peut vivifier ces lieux.
N’oublions pas le contexte où il y a une maltraitance socio-politique de la vieillesse qui nous intéresse en tant que citoyen, tout en ne disparaissant pas avec lui.

[1] Lacan J., « Ouverture de la section clinique », Ornicar ?, n9, avril 1977, p. 12.