Florence Smaniotto
Octobre 2026
Le bénévolat d’accompagnement occupe une place importante dans la démarche des soins palliatifs depuis ses origines. C’est un type de bénévolat très spécifique et exigeant qui est essentiellement centré sur une offre de présence et d’écoute.
Témoigner de ma pratique de psychologue auprès d’une association de bénévoles en soins palliatifs est une opportunité précieuse de faire entendre une approche différente des enjeux de la fin de vie, alors qu’une loi ouvrant un droit à l’aide médicale à mourir vient d’être votée en France.
En fin de vie, s’agit-il d’aider à mourir ou d’aider à vivre ce temps si particulier d’une vie qui touche à sa fin ? Ce temps ne serait-il pas digne d’être vécu ?
Alors que la « mort digne » prend aujourd’hui la figure d’une mort choisie, programmée et maîtrisée, tentant d’en évacuer la dimension tragique et d’annuler l’effroi face à la plus implacable des castrations qu’est le réel de la mort, l’approche des soins palliatifs s’avère particulièrement subversive en notre temps.
À contre-courant des protocoles standardisés et des logiques gestionnaires, ils œuvrent pour replacer le malade et sa parole au centre des préoccupations des soignants. À contre-courant aussi des idéologies contemporaines d’auto-détermination et d’injonction au bien-être, il s’agit pour les soins palliatifs de redonner toute leur place à la vulnérabilité et à la finitude qui caractérisent les existences humaines. Nous y rencontrons une éthique du singulier et du réel dans laquelle je retrouve quelque chose de l’éthique de la psychanalyse qui oriente ma pratique clinique.
Dans cette démarche, le bénévole occupe une place particulière. Ni soignant, ni proche, il s’avance à la rencontre du malade sans objectif à priori autre que celui de proposer de son temps et de sa présence.
Au fil des témoignages que j’ai pu recueillir lors des groupes de supervision, j’ai peu à peu pris la mesure de ce que permet cette posture d’écoute épurée de tout objectif de soins. Pouvoir dire sa souffrance à quelqu’un qui ne va pas s’employer à la faire taire par un traitement, voire désormais par l’offre d’un suicide assisté, qui ne va pas se précipiter à donner des conseils ou à rassurer, s’avère avoir des effets humanisants et vivifiants à nul autre pareil dans l’univers hospitalier.
Bien sûr, mettre en œuvre une telle posture est loin d’aller de soi, d’où la nécessité d’un parcours de formation et d’un travail constant d’élaboration de la pratique de ces bénévoles. Dans ce travail, les apports de Lacan sur les mirages de l’altruisme me servent de boussole. Qu’est-ce qui peut bien pousser quelqu’un à vouloir donner gratuitement de son temps pour se rendre au chevet de personnes mourantes, au-delà des bonnes intentions affichées ? Quels motifs inconscients animent chacun dans sa démarche ? Qu’est-ce qui se met en jeu de leur propre rapport à la mort et à la perte ? Délicatement, par petites touches, il s’agit de permettre un cheminement les amenant peu à peu à en cerner quelque chose afin que leur écoute n’en soit pas trop parasitée. Ce cheminement long et exigeant est indispensable pour être à même de supporter et d’accueillir les manifestations d’une détresse, l’ambivalence d’un désir, les aléas d’un parcours de vie pour leur permettre simplement de se dire sans y loger ses propres affects ou ses bonnes intentions. Voilà qui ouvre à une modalité de lien social que je trouve particulièrement subversive à notre époque de l’efficacité et de la performance.
Ici, rien de tout cela, un être humain venant offrir de son temps à un autre être humain sans attente de résultats, sans intention à priori pour l’autre, mais pas sans un désir décidé de laisser place à la contingence d’une rencontre et aux effets imprévisibles d’un dire, d’un lien de parole qui se tisse. Posture propice à témoigner au malade qu’il ne se réduit pas à sa maladie, à son être-de-déchet, mais qu’il reste un être humain digne d’intérêt pour un autre être humain et toujours bien vivant.