Antonin Curioni
Juin 2026
Lors d’une intervention de Claudine Valette-Damase[1], il est un point auquel j’ai été particulièrement sensible. Les diagnostics qui établissent un « trouble » conduisent à un effacement – qui, en vérité, n’est qu’une mise sous silence, c’est-à-dire une disparition illusoire mais non réelle – du sujet. Plutôt que d’écouter la manifestation subjective de ce patient, on l’étiquettera de dément », par exemple, et son dossier portera la mention de « troubles de ceci » ou « troubles de cela ». J’aimerais partager ce questionnement qui était mien avant cette soirée et qui a mûri au cours de celle-ci.
La mise sous silence du sujet, d’abord, est inquiétante à plusieurs titres que je ne développerai pas ici. Mais, de cette inquiétude, naît un élan par et dans lequel je me ressaisis – un peu à la manière dont l’enfant qu’est Jules Lequier[2] se ressaisit à la suite de la phase de désespoir qu’il traverse après avoir fait s’envoler l’oiseau et l’avoir ainsi offert à l’épervier qui en fait son repas. Cette novlangue contemporaine qui qualifie de « troubles » les manifestations du sujet, finalement, ne se trahit-elle pas elle-même en désignant la présence tenace de cela-même qu’elle voudrait faire taire, à savoir le sujet ? Ne révèle-t-elle pas malgré elle la persistance irréductible du sujet, la résistance irréductible de la subjectivité face à l’effort d’objectivation ?
Le champ médico-social et le champ psycho-social contemporains parlent de « trouble(s) » là où la psychanalyse accueille le sujet et son symptôme en prêtant une oreille attentive à sa singularité. Il me semble que ces champs, dans leur avatar contemporain, désignent par « troubles » ce même phénomène que la psychanalyse – et les autres voies attentives au sujet – désignent par « sujet », deux termes pour un même phénomène. Mais ces champs et leur novlangue ont beau faire que la subjectivité ne soit pas nommée pour elle-même et soit, par-là, déniée, ne fait pas que la manifestation du sujet cesse. Bon gré, mal gré, elle demeure, quand bien même elle subit un effort de répression pour ainsi dire systémique, au vu de l’emprise actuelle des diverses approches médicales et thérapeutiques objectivantes et désubjectivantes.
À cet égard, ces champs disent, par leur mot même, combien la subjectivité et sa singularité intrinsèque enrayent les rouages de l’édifice objectivant qu’ils fantasment. Le sujet vient les troubler dans leur paradigme, le sujet représente un trouble-fête.
Or, c’est là ce qui, au sein même de ce qui inquiète, rassure selon ce vers de Hölderlin : « Mais là où se trouve le danger (wo aber Gefahr ist), croît aussi ce qui en sauve (wächst das Rettende auch). » Force est de constater que ce phénomène – la manifestation du sujet – est désigné, quoiqu’indirectement, par un terme aussi évocateur que celui de « trouble ». Par sa manifestation, le sujet, précisément, vient troubler le fonctionnement pourtant si bien – trop bien – policé de ces approches thérapeutiques contemporaines qui diagnostiquent, objectivent.
En d’autres termes, entendre avec la psychanalyse ce terme de « trouble(s) » – lequel terme peut ou pourra peut-être se trouver qualifié de signifiant-maître de notre société : le sujet, que notre époque voudrait tant faire taire, se manifeste irréductiblement, au point d’être qualifié de « trouble », à la manière dont un voisin pénible vient « jouer les trouble-fêtes » alors qu’on célèbre entre amis son emménagement par exemple.
Je propose donc d’entendre l’inquiétante prolifération du terme de « trouble(s) » dans le champ du soin et dans celui de l’éducation comme le symptôme d’une heureuse résistance du sujet contre cette force objectivante qui aspire à le faire entrer en silence dans les cases de son paradigme.
[1] Valette Damase C., conférence « Vieillir en institution : inconscient et corps » prononcée à l’ACF en RA à Lyon le 1er décembre 2025.
[2] Lequier J., La Recherche d’une première vérité : fragments posthumes, « Le problème de la science », Belin, 1865.