Dominique Legrand
Juin 2026
« La clinique gérontopsychiatrique est un Eldorado ! » dit Hervé Castanet dans son intervention lors du colloque Vieillir… de la ségrégation des personnes âgées à l’éthique du sujet[1] organisé par le CPCT de Marseille-Aubagne en 2019. Le livre[2] publié suite à cet événement met en évidence que le discours analytique oppose radicalement, à une société qui tend à la ségrégation des vieux, une éthique du sujet[3] qui prend en compte la singularité de chaque cas. Force est de constater que la vieillesse est devenue dans notre démocratie l’objet d’une politique de mise à l’écart, d’effacement du vieux du paysage social, très rentable pour certains, mais aussi d’une absence de réflexion politique sur la question. Beaucoup reste à faire dans la pratique.
Ce livre Vieillir donne une orientation de réflexion, celle de la prise en compte de la parole et du désir du sujet, plutôt que ses besoins, comme solutions pour jouir de son âge et non être stigmatisé par celui-ci. Ainsi, les propos cliniques et théoriques des intervenants se recentrent sur ce qui est nommé une clinique du parlêtre, néologisme inventé par Lacan dans son dernier enseignement. Ce terme renomme l’inconscient freudien. Il amène une précision de taille : le parlêtre, c’est le sujet de l’inconscient… plus le corps libidinal. Ce corps est à la fois une image, un dire et un corps jouissant, articulation du biologique et du vivant.
Le sujet, sujet de l’inconscient, lui n’a pas d’âge. Il n’y a pas de sujet vieux pour la psychanalyse, ni de sujet jeune d’ailleurs. Françoise Haccoun le dit à sa manière, « le vieux n’existe pas dans l’inconscient[4] ». Freud l’avait déjà énoncé : « Dans l’inconscient rien ne finit, rien ne passe, rien n’est oublié[5] ». C’est le versant atemporel du sujet. Mais avec le parlêtre, Lacan réintroduit une temporalité liée au corps. Pas simplement le corps comme instrument biologique témoignant de besoins chez un individu, ou le corps comme image du corps, mais avec l’idée qu’avoir un corps est le plus singulier du sujet de l’inconscient. Ce sujet devenu parlêtre est celui qui jouit d’un corps à travers son discours, un corps qui « fout le camp à tout instant[6] ».
Il est notable que chacun de nous ne cesse de tricher au regard de cette vérité universelle que l’organisme humain subit, dès la naissance, une évolution inéluctable. Assumons-la, le processus est fatal. Le réel du corps et celui du temps sont implacables, sans suspension possible et irrémédiablement sans retour en arrière. La mort est inéluctable. Ainsi, Il y a dans le cri du nouveau-né l’incarnation de deux avenirs : je vis et je mourrai, je viens au monde parmi vous et je mourrai seul. Nomination, simple histoire de croyance, de deux impensables. Le parlêtre trouve dans l’Autre un matériel signifiant à travers l’acte de nomination pour s’y assujettir et border un réel irreprésentable, que ce soit celui de la naissance ou de la mort. C’est un nouage à trois pour tamponner l’angoisse du vide de la représentation du retour à l’inanimé.
[1] Audios disponibles sur le site psychanalyse-map.org
[2] Castanet H. (s/dir.), Vieillir. Études cliniques, Paris L’avenir dure longtemps, 2024.
[3] Ibid., p. 17.
[4] Haccoun F., in Castanet H. (s/dir.), Vieillir. Études cliniques, op. cit., p. 122.
[5] Freud S., L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 491.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 66.