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« Le désir, c’est la santé »

Sophie Cesano
Janvier 2026

La question de la demande et du désir prend une acuité particulière lorsqu’approche la fin de la vie, comme le montrent les textes réunis dans l’ouvrage Vieillir. Études cliniques, dirigé par Hervé Castanet. Ainsi, Jean-Daniel Matet y rappelle que « la dimension de la demande est vitale et implique une ouverture à des possibilités de rencontre interhumaines jusqu’à l’ultime temps[1] ». Il y ajoute une question essentielle : « comment relancer le désir quand tout et tous lui rappellent [au sujet] que la fin de sa vie s’annonce ?[2] ». Ce « jusqu’à l’ultime temps » souligne combien la dimension de la demande et du désir n’est pas suspendue du fait du vieillissement.

Clinique du désir chez la personne âgée
Pour ouvrir son commentaire, H. Castanet nous propose une formule de J.-A. Miller – « Le désir, c’est la santé[3] » – qui trouve dans la clinique du vieillissement une pertinence singulière. Il est vrai, poursuit-il, que l’on voit se déployer les « maladies du désir » dans tout le champ analytique, mais leur lecture, concernant les personnes âgées, se heurte à des dispositifs idéologiques de naturalisation du corps et de la vie : les vieux n’auraient plus à demander, ni à désirer.
Or, si on lève ce carcan, il apparait que le désir est, précisément, « leur façon d’être en bonne santé ». Même en présence d’affections organiques, le désir constitue ce qui fait tenir un sujet comme vivant.

H. Castanet nous propose une illustration clinique. Un homme de 74 ans consulte en disant : « Je viens vous voir car mon désir est en berne. » L’enjeu était clair : « Soit vous devenez un vieux sans désir et pleurnichard, soit le désir se réveille et vous continuez », lui dit l’analyste. La banalité apparente de cette demande ne doit pas en masquer l’importance : même tardivement, un sujet peut s’adresser à un analyste pour relancer le désir.
Cet enjeu traverse de nombreuses situations cliniques : pour certains hommes, il s’agit, par la relance du désir, de retrouver une forme de puissance sexuelle ; pour certaines femmes, de s’autoriser à la rencontre plutôt que de se figer dans l’idée : « je suis vieille, plus personne ne veut de moi ».
« Nous n’avons pas à nous priver de ce que nous rendons éventuellement possible », conclut H. Castanet. C’est vraiment l’enjeu de la clinique : que la demande puisse advenir et ne vienne pas boucher le désir, que le désir recouvert puisse se découvrir. Cela relève de la clinique psychanalytique la plus « généraliste », mais cela suscite bien souvent l’étonnement lorsqu’il s’agit d’une personne âgée.

Enseignements
Penser le « vieillir » à partir du désir suppose de refuser les représentations sociales et les évidences biologisantes qui tendent à réduire la personne âgée à son déclin organique, à la déposséder de sa dimension désirante et à réduire sa parole à une variable somatique ou comportementale. Il s’agit, au contraire, de maintenir un espace où la demande puisse se formuler, où le désir puisse être relancé, « jusqu’à l’ultime temps ». Il s’agit, là, d’une responsabilité clinique et éthique.

[1] Matet J.-D., « De la ségrégation des personnes âgées… », in Castanet H. (s/dir), Vieillir. Études cliniques, Paris, L’Avenir dure longtemps, 2024, p. 63.
[2] Ibid., p. 65.
[3] Miller J.-A., « Psychothérapie et psychanalyse », La Cause freudienne, n° 22, 1992, p. 12 : « Ce qui est thérapeutique dans l’opération analytique, c’est le désir. En un sens, le désir, c’est la santé. »