Michel Grollier
Juin 2026
Voilà un petit ouvrage[1] d’une philosophe qui vient défendre le vieillir, et qui tend même à positiver le processus ! En un petit peu plus de 100 pages, l’auteure, professeure de philosophie à l’université de Rennes tente de nouer son expérience du vieillissement à sa culture philosophique pour présenter ce moment comme une expérience, soit subie, soit agie. Vous y trouverez des références philosophiques, bien sûr, mais aussi une réflexion sur la façon dont ces philosophes ont affronté leurs propres expériences du vieillissement et notamment dans leur corps ! Ah ! Vous y lirez aussi des témoignages de quasi contemporains comme Bernard Pivot et son fameux « vieillir, c’est chiant ! ». Ce avec quoi Jacqueline Lagrée n’est pas toujours d’accord, pas plus que Tatie Danièle… Moquant les plans politiques qui mettent en œuvre des campagnes de promotion du « bien vieillir », l’auteure nous montre que tout changement peut être l’occasion d’une nouvelle forme de pensée, et même pour l’auteure de « culture ». C’est une culture de nouveaux plaisirs, ou plutôt de nouveaux investissements de plaisirs.
En fait cet ouvrage vise à promouvoir la mise en œuvre pour chacun d’un nouveau programme de vie, présenté comme un art de vivre. Car c’est de la vie qu’il s’agit toujours, d’une vie qui change de par les conditions auxquelles le sujet à affaire. Et cette philosophe qui chérit particulièrement Montaigne prend à son compte cette citation qu’il a lui-même trouvé chez Sénèque : « Il faut sortir de la vie comme un convive rassasié ! »
Il est intéressant qu’en exergue, Jacqueline Lagrée présente le poème de Hugo, Booz endormi ! Cette référence parle en effet à ceux qui ont lu Lacan. Dans le poème, il y a insistance sur cette question de l’usage du vieillard qui est grand et dort au milieu des moissonneurs. Un songe vient à lui montrant un chêne sortant de son ventre qu’une race escalade. Il s’étonne, lui qui ne connaît plus les matins triomphants. Il ignore alors Ruth à ses pieds, chacun ignorant son destin, et Ruth se demande :
« Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles ».
Il n’est pas inutile qu’il s’agisse là d’un vieillard riche. Booz mis à la fois en position de père divin et d’instrument de Dieu (comme l’écrit Lacan) « trouve sa puissance dans l’évocation si spéciale ici de la castration, qui répond au cri du vieillard : Comment surgira-t-il de moi, vieil homme, une descendance ?[2] » Lacan précisera qu’il y a là éclairage sur ce qui unit chez le riche « la position d’avoir au refus inscrit dans son être. Car c’est là impasse de l’amour. Et sa négation même ne ferait rien de plus ici, nous le savons, que la poser, si la métaphore qu’introduit la substitution de “sa gerbe” au sujet, ne faisait surgir le seul objet dont l’avoir nécessite le manque à être : le phallus, autour de quoi roule tout le poème jusqu’à son dernier tour[3] ».
Qui mieux qu’un vieil homme pour incarner cela, ancrage à un phallus toujours envié, et faire valoir un possible toujours là, à qui sait espérer ?
[1] Lagrée J., Vieillir ? Tout un art, Presses Universitaires de Rennes, 2025 [10€].
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 224.
[3] Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 892.