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TéléVioc : « la télé qui réveille les vieux »

Sophie CESANO
Juin 2026

TéléVioc, c’est une chaîne YouTube lancée début 2025 avec le soutien du Conseil National Autoproclamé de la Vieillesse (CNAV), un mouvement citoyen pour qui vieillir ne signifie pas sortir du discours. Elle affiche un ton subversif, porté par des slogans sans détour : « la télé qui réveille les vieux », « la chaîne d’une vieillesse libre, active et solidaire ».
Reprendre le terme argotique « vioc », longtemps moqueur, n’a rien d’anodin. Avec ce signifiant érigé en étendard, TéléVioc tente de re-nommer la vieillesse, à rebours de tous les euphémismes « employés pour masquer la réalité d’une vérité biologique[1] » – tous les « seniors » ou « troisième âge ». On peut lire cette tentative à partir de la proposition de Lacan selon laquelle « le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant ». Le « vieux » n’existe pas en dehors des signifiants qui le représentent dans le discours social.

Chaque mois, une émission de trente minutes, portée par Laure Adler et Francis Carrier, explore ce que signifie vieillir aujourd’hui. Il ne s’agit pas de parler de la vieillesse mais de faire entendre la parole des vieux avec leur style et leur énonciation. Les maintenir dans le discours, c’est soutenir leur inscription dans le champ de l’Autre et refuser qu’ils soient réduits à une pure présence organique. Dès son teaser, TéléVioc affichait ainsi la couleur : « vieillir, c’est une chance », « hors de question de finir sa vie comme un objet de soin », « surtout faire respecter nos choix ».
Mais de quels vieux s’agit-il ? Le propos, souvent brillant, semble s’adresser à un public déjà conscientisé et viser l’autonomie de ceux qu’ils nomment les « nouveaux vieux ». Le risque existe alors de laisser dans l’ombre une autre face de la vieillesse – plus précaire, plus dépendante, plus isolée.

L’émission alterne reportages, entretiens et focus culturels, non sans céder parfois aux injonctions du coaching contemporain, comme celle-ci : « en attendant l’arrivée de traitements efficaces [pour lutter contre le vieillissement], n’oubliez pas de bouger, manger sainement, éviter toxiques et polluants, cultiver [les] relations sociales[2] ». Mais, dans ses moments les plus justes, elle opère une véritable reprise de subjectivité soutenant la dimension du désir et du dire.
L’échange[3] avec le metteur en scène Mohamed El Khatib montre ainsi que le désir – amoureux, sexuel – persiste jusque dans le grand âge, y compris en EHPAD. À l’inverse, la comédienne Judith Magre, bientôt centenaire, peut dire sans fard son rejet de la vieillesse : « je ne me résigne pas, ça me fait horreur, on a pas le même corps…[4] ».

TéléVioc fait ainsi entendre une parole rare : celle du vieux comme sujet de l’inconscient, traversé par le langage, le désir et la perte. À rebours d’une époque qui médicalise, isole et confisque toute énonciation singulière, la chaîne rappelle une évidence : le vieux n’est pas un objet, mais un être de parole.
« C’est une histoire de vieilles et de vieux[5] » qui veulent penser leur vieillissement : l’initiative a le mérite de remettre en jeu un impensé majeur, celui de la vieillesse comme étape du vivant, et non simple survie. Reste à voir si cette chaîne saura ouvrir son micro à toutes les formes de vieillesse et si, en réveillant les vieux, elle réveillera aussi notre regard collectif. À tout le moins, elle invite à écouter autrement ces viocs que l’on croyait déjà hors-jeu et à ne pas les enterrer de leur vivant.

[1] Adler L., émission C à vous du 13 mai 2025, France Télévisions (disponible en replay).
[2] TéléVioc, #8, Entretien avec le biologiste Eric Bapteste : l’énigme du vieillissement, mis en ligne le 03/01/26.
[3] TéléVioc, #1, Grand entretien avec M. El Khatib Autour de sa pièce La vie secrète des vieux, mis en ligne le 20/03/25.
[4] TéléVioc, #10, Grand entretien avec J. Magre, mis en ligne le 10/03/26.
[5] Cf. site televioc.fr.